scholarly journals Ethos, éthique et traduction : vers une communauté de destin dans les cultures

2003 ◽  
Vol 14 (2) ◽  
pp. 31-47 ◽  
Author(s):  
Jean-Marc Gouanvic

Résumé Cet article traite de l’éthique du texte littéraire traduit et du traducteur littéraire du point de vue d’une sociologie de la traduction, inspirée par les notions appliquées par Pierre Bourdieu aux productions symboliques appartenant aux champs littéraires. Il aborde tout d’abord la théorie éthique de la traduction proposée par Antoine Berman et en fait la critique dans le reste de l’article. Est analysé en quoi consiste la déontologie professionnelle de la traduction par un bref examen du cas du code déontologique de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ) et en quoi la déontologie professionnelle se distingue de l’éthique générale de la traduction. Pour penser l’éthique générale de la traduction, il importe d’abord de définir l’objet « traduction » d’un point de vue traductologique. Puis l’article envisage les textes appartenant aux genres dits « paralittéraires » (la science-fiction, les romans de la Série Noire) et littéraires (les romans réalistes) en plaçant l’éthique de la traduction dans la problématique de la signifiance des textes traduits par rapport à la signifiance des textes source. Il apparaît ainsi que l’éthique de la traduction est fondée sur une construction d’homologies à partir de la signifiance des textes source et cible. L’article examine a contrario le cas d’une traduction non éthique de The Grapes of Wrath de John Steinbeck au cours de la Seconde Guerre mondiale (Grappes d’amertume de Karin de Hatker et Albert Debaty). On constate que la traduction est placée sous l’égide du régime d’occupation nazie de la Belgique et que cette traduction est absolument révisionniste, contrairement aux visées éthiques de la traduction. Il apparaît que l’image que le texte traduit offre de lui-même est éthique lorsque les textes source et cible sont dans une relation de communauté de destins. Puis est analysé en quoi consisterait une éthique du traducteur. Nous l’illustrons à l’aide du cas de Boris Vian, traducteur en particulier de la science-fiction d’Alfred E. van Vogt. Dans ses traductions, Vian modifie le registre de langue, procédant à une oralisation française du texte original; en outre, il effectue une implicitation et une fictionnalisation du discours de la science qui préserve la signifiance du texte source. Vian se place dans la position du réviseur du texte source, en plein accord avec les visées de l’auteur. L’effet des traductions de Vian est une « suspension volontaire du doute » (« willing suspension of disbelief ») accrue, ce qui contribue à une adhésion plus complète du lecteur à l’illusio (Bourdieu) du texte traduit et du genre auquel il appartient.

2007 ◽  
Vol 7 (1) ◽  
pp. 117-152 ◽  
Author(s):  
Jean-Marc Gouanvic

Résumé La traduction et le devenir social: le cas de l'irruption de la science-fiction américaine en France après la Seconde Guerre mondiale. À partir de la théorie de Pierre Bourdieu (concepts de champ, de capital et de biens symboliques, d'habitus et d'ïllusio), cette étude propose une sociologie de la traduction appliquée à l'importation de la science-fiction américaine en France dans les années 1950. C'est d'un « nouveau genre littéraire » d'origine américaine que Boris Vian, Raymond Queneau et Michel Pilotin se font les initiateurs dans l'espace socio-culturel français. Or, si les textes de SF des auteurs américains sont traduits massivement dans la culture française de l'époque, cette traduction n'a lieu que moyennant l'importation des structures institutionnelles américaines autonomes (en particulier des magazines et des collections spécialisées) qui ont émergées à la fin des années 1920 et à la naturalisation du modèle subculturel américain qui aboutissent à la constitution d'un champ de science-fiction autonome dans l'espace culturel français. Dès lors, la question traductologique essentielle que pose l'importation de la science-fiction américaine en France est la suivante. Lorsqu'un type de texte (ou un genre) prend corps dans un groupe social d'un espace culturel (source) et qu'il est traduit dans un autre espace culturel, par quel groupe social ce type de texte ou ce genre est-il reçu dans l'espace culturel cible? L'auteur fait l'hypothèse que la translation (au sens mathématique du terme) de la science-fiction américaine (textes et structures institutionnelles) réussit parce que, d'une part, il existe en France une ou des catégories sociales qui sont les homologues de la petite bourgeoisie américaine technophile des années 1920 et parce que, d'autre part, il existe une adhésion plus ou moins consciente à l'American way of life comme le modèle de société qui s'impose comme allant de soi dans de larges pans de l'espace social français de l'après-guerre. Dans ces conditions, la traduction contribue à renforcer le modèle américain dans sa prétention à l'universalité, quelles qu'aient été à l'origine les vertus de changement social que les agents d'implantation Vian, Queneau et Pilotin avaient reconnues dans la science-fiction et sur lesquelles ils s'appuyaient pour la présenter comme un « genre nouveau ».


2020 ◽  
Vol 23 (4) ◽  
pp. 17-32
Author(s):  
Konul Khalilova ◽  
Irina Orujova

The current article involves the issues of losses, gains, or survivals contributing to literature in the process of translation. It represents a thorough study based on the novel “The Grapes of Wrath” by John Steinbeck from English and, respectively, its translation into Azerbaijani by Ulfet Kurchayli. It investigates the problematic areas or challenges emerging from the source-text discrepancies. Furthermore, this article also concentrates on the issue of cultural non-equivalence or the losses occurring in translating English literary texts into Azerbaijani. The paper identifies the translation techniques adopted by the translator of John Steinbeck’s The Grapes of Wrath. Adopting certain techniques rather than others has led to many losses on different levels. The translator’s important role as a cultural insider is also emphasized. The wide gap, distance, or the differences between the cultures, languages, and thought patterns of the English and Azerbaijani language speakers are the main factors resulting in various losses in the process of translation. Coping with these extra-linguistic constraints is harder than the linguistic ones as the translator has no choice in the given situations, deleting these elements from the TT or replacing them with elements that do not fit the context. This article aims at determining translation losses and gains, defining ways that the translator employs for compensating losses, through the analysis of John Steinbeck’s style in The Grapes of Wrath. The article concludes that there are some situations where the translation of a certain text from the SL into the TL embraces alteration in the whole informational content of the text, in the form of expressions or words.


Thesis Eleven ◽  
2021 ◽  
pp. 072551362110643
Author(s):  
Christopher Houston

Pierre Bourdieu famously dismissed phenomenology as offering anything useful to a critical science of society – even as he drew heavily upon its themes in his own work. This paper makes a case for why Bourdieu’s judgement should not be the last word on phenomenology. To do so it first reanimates phenomenology’s evocative language and concepts to illustrate their continuing centrality to social scientists’ ambitions to apprehend human engagement with the world. Part II shows how two crucial insights of phenomenology, its discovery of both the natural attitude and of the phenomenological epoche, allow an account of perception properly responsive to its intertwined personal and collective aspects. Contra Bourdieu, the paper’s third section asserts that phenomenology’s substantive socio-cultural analysis simultaneously entails methodological consequences for the social scientist, reversing their suspension of disbelief vis-à-vis the life-worlds of interlocutors and inaugurating the suspension of belief vis-à-vis their own natural attitudes.


2004 ◽  
Vol 15 (2) ◽  
pp. 191-202 ◽  
Author(s):  
Jean-Marc Gouanvic

Résumé John Steinbeck et la censure: le cas de The Moon is Down traduit en français pendant la Seconde Guerre mondiale. Prenant la notion de censure dans le sens restreint où un texte appartenant au champ littéraire est manipulé selon des enjeux du champ politique dans une société à une période donnée de son histoire, nous analysons le cas de la présumée censure de The Moon is Down dans deux traductions françaises effectuées pendant la Seconde Guerre mondiale: celle publiée aux éditions Marguerat à Lausanne en 1943 dans une traduction de Marvède-Fischer et celle publiée aux éditions de Minuit à Paris en 1944 dans une traduction d’Y. Desvignes (pseud. d’Yvonne Paraf). Selon les éditions de Minuit, les éditions Marguerat auraient produit une version censurée du texte de Steinbeck, et c’est à ce titre qu’elles s’autorisent à retraduire le texte. L’examen attentif du roman publié aux éditions Marguerat montre que cette traduction n’est pas censurante, en tous cas pas dans le sens indiqué dans la préface à la traduction des éditions de Minuit et qui fait entre autres état de prétendues «coupures» et «altérations» du texte original. La traduction des éditions Marguerat est, à la rigueur, une traduction que l’on pourrait dire «hypertextuelle», après Berman, du texte de Steinbeck, ce qui est sans doute l’une des raisons pour lesquelles les éditions de Minuit se sont méprises sur la nature de cette traduction.


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