scholarly journals De Frantz Fanon à Edward Said: L’impensé colonial

2011 ◽  
Vol 19 (1) ◽  
pp. 71-81
Author(s):  
Sonia Dayan-Herzbrun

Un texte n’existe que dans la mesure où il est lu et ses différentes lectures contribuent à en montrer la richesse et l’intérêt. En France on a longtemps lu et on continue encore à lire Fanon, en particulier Les damnés de la terre, à la lumière de la préface que Sartre avait rédigée, à la demande de Fanon lui-même, après une rencontre et d’intenses discussions entre les deux hommes au printemps 1961 à Rome. Le premier chapitre des Damnés de la terre, intitulé “De la violence” avait été publié séparément dans les Temps Modernes, la revue dirigée par Jean-Paul Sartre, comme s’il s’agissait là de l’essentiel de ce livre. Il y a eu depuis beaucoup d’autres lectures de l’œuvre de Fanon, et en particulier de ce livre difficile et complexe. Je voudrais m’attacher, dans les pages qui vont suivre, à la lecture faite par Edward Said des textes de Fanon tout au long de sa carrière, à partir du moment, où, à la suite de la guerre de 1967 entre Israël et les pays arabes, et l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza, ainsi que l’annexion de la partie Est de Jérusalem, Said va mêler intimement élaboration théorique et agir politique. Il est d’autant plus intéressant, d’un point de vue français, de porter attention à cette lecture, que Fanon aussi bien que Said, sont largement marginalisés dans le champ intellectuel et universitaire. Ils sont l’un et l’autre le symptôme d’une tache aveugle dans la pensée française dominante, peu encline à analyser le phénomène colonial. Il ne s’agit pas seulement des lacunes de l’histoire coloniale, qui commence tout juste à se développer. Le regard porté par Frantz Fanon sur la colonisation française en Algérie est difficilement supportable dans un pays qui se veut la “patrie des droits de l’Homme” et des valeurs universelles, tout comme la mise en évidence du racisme dans la France des années 1950. Ce qui semble encore davantage difficile à admettre, c’est que la domination coloniale puisse concerner aussi les catégories intellectuelles, les productions de l’imaginaire, et la construction des subjectivités. Lors de la parution, en 1980, de la traduction française d’ Orientalism, la levée de boucliers contre l’ouvrage fut telle qu’il fallut attendre vingt-cinq ans pour une nouvelle édition du livre qui était devenu introuvable. Entre temps Edward Said était mort, et sa notoriété internationale telle qu’il était impossible de continuer à faire comme si cet ouvrage avait cessé d’exister. On peut naïvement s’étonner d’une telle réaction, en face d’un livre dans lequel il est largement question d’écrivains et de savants français, et qui surtout a été écrit en partie dans le sillage intellectuel de Michel Foucault. Said avait cependant déjà pris, à cette époque, des distances avec la théorie foucaldienne, en s’appuyant sur d’autres théoriciens, au premier rang desquels Fanon. L’importance qu’il accordait à Fanon était antérieure. En effet, dans Beginnings, son premier ouvrage important de théorie littéraire, qui précédait Orientalism, Said avait déjà situé Fanon parmi ceux qui, avec Freud, Orwell, Lévi-Strauss et Foucault, avaient contribué à la production d’un “langage mental commun.”

2021 ◽  
pp. 019145372110175
Author(s):  
Betty Jean Stoneman

Jean-Paul Sartre’s failures in Black Orpheus have been widely and rightly explicated by a number of theorists, most notably Frantz Fanon and Aimé Césaire. Sartre has rightly been criticized for imposing a white gaze onto his reading of colonized African poetry. It would seem that his work offers us no tools for anti-racist work today. For this article, I read his failures in the text alongside his work in The Imaginary and Being and Nothingness to argue that we can learn from his failures and that his failures do offer us conceptual tools for anti-racist work today. I argue that Sartre’s main contribution ought to be understood as a provocation to white people. He is provoking white people to confront how whiteness works in their imaginary. The imaginary is nothing but what one puts into it, and what one puts into it is imbued with the historical, social and cultural. The image is imbued with the individual’s experiences within a historical, social and cultural situation. If this is the case, then the confrontation with and critique of the image is a political act. In confronting and critiquing the image, one is confronting and critiquing the situation in which the image emerges. The hope is that in doing so, white people could transcend the facticity of their whiteness in particular situations for the better, which in turn would have positive consequences for the larger sociopolitical situation.


2020 ◽  
Vol 10 (21) ◽  
pp. 307-312
Author(s):  
Pál Gerdesits

My essay focuses on the ontological crisis articulated in the film Blade Runner 2049, the sequel for Ridley Scott’s Blade Runner. This film is based on the conflict between humans and androids called replicants who would like to live equally to humans. In my opinion the root of their opposition lies on the inability to give a proper definition of what we normally call ‘human’. In this writing I present and analyse the nature of this conflict and also the philosophical questions (representation, freedom, self-identity etc.) arising from it based on the ideas of philosophers like Michel Foucault. Jean-Paul Sartre, Jacques Derrida and Ferdinand de Saussure.


2019 ◽  
Author(s):  
Juan Fernando Aguilar
Keyword(s):  

Hace 50 años, cuando se forjaba la era de los discursos revolucionarios, intelectuales y estudiantes se tomaron las calles de París para protestar contra la injusticia y la desigualdad que aún anidaba, no solo en Francia, sino en toda Europa. La historia recordaría aquella época de marchas y huelgas como Mayo del 68, el momento en que la política se hizo en la calle, en que la juventud decidió no callar más y en el que pensadores como Jean-Paul Sartre y Michel Foucault abandonaron las aulas universitarias para debatir en las calles, en las plazas públicas, en medio del sudor, la represión estatal y los gritos libertarios que convocarían nuevos movimientos alrededor del mundo.


2018 ◽  
Vol 54 (1) ◽  
pp. 37-58 ◽  
Author(s):  
Julien Lefort-Favreau

Si l’importance des éditions François Maspero dans les champs politique et intellectuel a été bien démontrée par de nombreux travaux récents, son apport aux mutations survenues dans les politiques de la littérature autour de Mai 68 mérite d’être mis en lumière. Nous soumettons l’hypothèse que l’action de François Maspero en amont et en aval de 68 participe à une politisation du champ littéraire par l’articulation complexe entre théorie politique et création littéraire que l’on peut observer dans l’ensemble de son catalogue. Nous nous intéressons ici à quatre acceptions de la littérature qui circulent chez Maspero et qui incarnent les différentes facettes d’une inscription conflictuelle de la littérature dans l’espace social représentative de 68. Nous portons d’abord notre attention sur les préfaces que signe Jean-Paul Sartre de deux livres publiés par Maspero : Aden Arabie de Paul Nizan et Les damnés de la terre de Frantz Fanon. Nous analysons ensuite une série d’articles de Georges Perec qui paraît au début des années 1960 dans la revue Partisans. La troisième acception que nous observons est perceptible dans les collections consacrées à la création littéraire chez Maspero, notamment à la poésie en traduction. Finalement, notre analyse porte sur la collection « Théorie » dirigée par Louis Althusser et la réflexion qu’elle déploie sur les tensions entre art et idéologie. L’examen de ces quatre déclinaisons du littéraire montre que Maspero constitue le lieu privilégié d’une prise en charge de paroles subalternes provenant du Tiers-Monde, d’une critique virulente des prescriptions esthétiques du PCF et d’un éloignement des principes de la littérature engagée. Il annonce donc des transformations importantes de 1968 et les pérennise au fil des années 1970.


Author(s):  
Hamid Dabashi

The first comprehensive social and intellectual biography of Jalal Al-e Ahmad, this book explores the life and legacy of Jalal Al-e Ahmad (1923-69), arguably the most prominent Iranian public intellectual of his time and contends that he was the last Muslim intellectual to have articulated a vision of Muslim worldly cosmopolitanism, before the militant Islamism of the last half a century degenerated into sectarian politics and intellectual alienation from the world at large. This unprecedented engagement with Al-e Ahmad’s life and legacy is a prelude to what Dabashi calls a post-Islamist Liberation Theology. The Last Muslim Intellectual is about expanding the wide spectrum of anticolonial thinking beyond its established canonicity and adding a critical Muslim thinker to it is an urgent task, if the future of Muslim critical thinking is to be considered in liberated terms beyond the dead-end of its current sectarian predicament. A full social and intellectual biography of Jalal Al-e Ahmad, a seminal Muslim public intellectual of the mid-20th century, this book places Al-e Ahmad’s writing and activities alongside other influential anticolonial thinkers of his time, including Frantz Fanon, Aimé Césaire and Edward Said. Chapters cover Jalal Al-e Ahmad’s intellectual and political life; his relationship with his wife, the novelist Simin Daneshvar; his essays; his fiction; his travel writing; his translations; and his legacy.


PMLA ◽  
1946 ◽  
Vol 61 (3) ◽  
pp. 607-619
Author(s):  
Leo Spitzer
Keyword(s):  
En Face ◽  
Il Y A ◽  

L'étymologie de la particule anc. française mon, qui se trouve encore dans des passages fameux du théâtre classique (“Ça mon vraiment! il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles!”, Molière, Bourg. gent.iii, 3; “Ardez, vraiment, c'est mon, on vous l'endurera,” Corneille, Galerie du Palais, v. 1392), est loin d'être sûrement établie. “Ce petit mot a fait verser des flots d'encre,” nous dit Livet, Lex. de Mol., s.v., ça mon: il a inspiré aux philologues depuis Silvius (1531), R. Estienne et J. Thierry, jusqu'à Ebeling (1900) les explications les plus fantaisistes (v. pour la bibliographie, en outre de Livet, Behrens, Beitr. z. frz. Wortgeschichte, p. 305): multum, meum, munde, minus, germ, mund, suédois monne, grec. et (c'est la dernière, la plus phantastique, qui avait séduit l'esprit bizarre d'un Furetière et qu'un Ebeling, grave et vétilleux élève de Tobler, devait rééditer). On s'arrête généralement aujourd'hui à l'explication de Diez: munde (l'adverbe de mundus ‘pur,’ donc littéralement = ‘proprement, nettement’), que répètent Littré, Meyer-Lübke, Gamillscheg, Dauzat. Cette étymologie, certainement acceptable au point de vue sémantique (cf. l'ital. pure), se heurte pourtant à un fait phonétique: jamais nous ne trouvons en anc. français de -t final, qui pourtant devrait se présenter au moins d'une façon sporadique (cf. mundus ‘monde’ > a.fr. mont à côté du latinisme monde; Meyer-Lübke donne lui-même un a.fr. mont ‘pur’ sous mundus, que je n'ai pu, il est vrai, trouver dans les dictionnaires: il ne me semble exister que le latinisme monde et son opposé immonde). On comprendrait p. ex. qu'on trouve mon pour ∗mont dans des textes du Sud-Ouest ou anglo-normands où -t final disparaît d'assez bonne heure (cf. Pope, From Latin to Mod. French, p. 453: Gaimar rime sumun < submonet avec gerun, passiun)—mais nous ne trouvons pas de trace de mont dans le reste de la France, au moins au moyen âge. Un mont variante de la particule mon n'apparaît qu'assez tard en français, au moment où la spéculation étymologique se mêle à l'orthographe: chez Oresme, qui offre aussi la forme altérée moult (v. Godefroy), et chez des grammairiens du XVIe siècle, avides, comme on sait, d'étymologie. En face de la forme mon, seule usitée en anc. français, l'étymologie munde est intenable. Il y a encore un argument contre l'admission d'un adverbe: c'est le manque total de formes avec -s adverbial, si fréquent dans l'adverbe voir(s) ‘vraiment’: on ne trouve pas de forme ∗mons. Si nous comparons l'adverbe anc. français espoir ‘peut-être,’ qui est la forme pétrifiée de la le pers. du présent de esperer, nous remarquerons là aussi le manque de l’ -s adverbial.


Author(s):  
Michael A. Peters ◽  
Marek Tesar ◽  
Kirsten Locke

Michel Foucault was born in Poitiers in 1926 and died of AIDS in 1984 at the age of 57. In his short life span Foucault became an emblem for a generation of intellectuals: someone who embodied in his work the most-pressing intellectual issues of his time. In his inaugural lecture at the Collège de France, he named as his closest supports and models Georges Dumèzil, Georges Canguilhem (the philosopher of biology who succeeded Gaston Bachelard at the Sorbonne), and Jean Hyppolite. He was a student both of Louis Althusser and Maurice Merleau-Ponty. He grew up in the tradition of a history of philosophy that dominated the French university, a history that gave pride of place to Hegel and helped to legitimate the contemporaneous emphases on phenomenology and existentialism, especially as it developed in the thought of Jean-Paul Sartre. He was classified by the popular press as a member of the structuralist Gang of Four, along with Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacan, and Roland Barthes. Foucault in 1964 indicated his intellectual debts in an early essay titled “Nietzsche, Freud, Marx,” yet his relationship to Marx and Marxism was more complex and problematic than his engagement with Nietzsche, whose Genealogy of Morals (originally published in 1887) provided a model for historical study. He came to Nietzsche through the writings of Georges Bataille and Maurice Blanchot, both of whom exercised tremendous influence on his work. Yet, it was Nietzsche and Martin Heidegger who helped Foucault to frame up his life’s work as the history by which human beings become subjects and to change the emphasis of his early work from political subjugation of “docile bodies” to individuals as self-determining beings continually in the process of constituting themselves as ethical subjects. In this article we focus on internationally published English editions to avoid confusion and to provide readers a balanced overview of top-quality sources currently available.


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