scholarly journals Michon et Bergounioux lecteurs de Faulkner

2007 ◽  
Vol 43 (1) ◽  
pp. 123-138 ◽  
Author(s):  
Mahigan Lepage

Pierre Michon et Pierre Bergounioux, écrivains français qu’on a souvent comparés, n’ont de cesse de dire leur admiration pour William Faulkner. À la faveur de la parution, en 2002, de « L’éléphant », un court texte de Michon intégré au recueil Corps du roi, et de Jusqu’à Faulkner, un essai biographique de Bergounioux, la présente étude entend analyser la référence à l’écrivain américain chez les deux Français. Prenant acte de l’insistance de Michon et de Bergounioux sur l’ancrage de Faulkner dans le sud des États-Unis, nous nous proposons d’envisager cette référence comme un cas particulier de transfert culturel, afin de saisir le triple processus de sélection, de médiation et de réception du modèle (biographique et littéraire) étranger. Ainsi, en tant que Limousins, Michon et Bergounioux choisissent Faulkner parce que son origine géographique et culturelle — le Sud — leur apparaît d’emblée familière (sélection). Or, entre le Sud du premier xxe siècle et la France d’aujourd’hui, les textes littéraires faulknériens ont subi des transformations significatives : les traducteurs ont eu tendance à se focaliser sur le tragique (au détriment du comique) et surtout à gommer le vernaculaire et les dialectes du Sud au profit d’une prose française policée et intellectualisée (médiation). Du coup, le Faulkner que Michon et Bergounioux reçoivent, c’est un paysan parlant comme un Parisien, et l’écrivain américain devient le modèle par excellence des deux Limousins (réception). À en croire Michon et Bergounioux, ce n’est rien de moins qu’une parole d’écrivain qui leur a ainsi été donnée, celle-là même qui, en retour, leur permet maintenant d’écrire sur Faulkner.

2011 ◽  
Vol 36 (1) ◽  
pp. 59-77
Author(s):  
Francis Langevin

Sébastien Chabot (L’angoisse des poulets sans plumes et Le chant des mouches), Éric Dupont (La logeuse) et Christine Eddie (Les carnets de Douglas) campent une partie de l’action de leurs romans dans un Québec imaginé, dans des villages périphériques aux noms fictifs (Sainte-Souffrance, Notre-Dame-du-Cachalot et Rivière-aux-Oies). Cette « régionalité » est comparée, dans cet article, à l’étiquette attribuée entre autres aux écrivains français Richard Millet, Pierre Michon et Pierre Bergounioux. L’auteur montre que les enjeux de la représentation des régions, dans les productions québécoises abordées ici, se distinguent des enjeux de la « provincialité » souvent évoquée par la critique pour regrouper certaines productions romanesques contemporaines françaises. Si la question identitaire sociale et mémorielle (collective et individuelle) est un enjeu majeur des romans de Millet, Michon et Bergounioux, caractérisés aussi par leur registre sérieux qui en fait des « fictions critiques » (Viart), les Chabot, Dupont et Eddie font plutôt la part belle aux registres parodique (Dupont), carnavalesque (Chabot), ou encore à une tonalité « sentimentale » (Eddie), ce qui place ces romans québécois plutôt du côté de l’inventivité romanesque, en quoi ils s’apparentent davantage aux « fictions joueuses » (Blanckeman) des Jean Echenoz, Jean Rouaud, Jacques Roubaud, Antoine Volodine, etc.


2010 ◽  
Vol 45 (3) ◽  
pp. 11-23 ◽  
Author(s):  
Laurent Demanze

Résumé Sociologues et historiens de la famille décrivent la modernité comme la perte des communautés traditionnelles qui soudaient l’un à l’autre l’héritier et ses ancêtres. Pour s’inventer librement, l’individu moderne rompt les entraves du passé, mais cette libération est aussi vécue chez les écrivains contemporains avec culpabilité. Afin d’y remédier, ils font une place à la fois inquiétante et fondatrice aux spectres et aux revenants de la généalogie, qui étayent et disloquent la parole de l’héritier. C’est ainsi que Sylvie Germain et Jean Rouaud, Gérard Macé, Pierre Michon et Pierre Bergounioux sont des écrivains hantés. Ce sont autant d’héritiers dont les gestes reconduisent des vies antérieures, et dont les mots sont comme magnétisés par les parlures ou les inflexions des parents. Ces héritiers sont donc en quelque sorte à la fois dépossédés d’un passé familial qui n’est pour eux que ruines et deuil et possédés par ces êtres absents qui obsèdent leur conscience et parasitent leur parole. L’héritier est alors déchiré par la mélancolie, au point de se faire tombeau de ses ascendants. À travers la thématique spectrale, la littérature contemporaine analyse toute la situation ambivalente de l’individu contemporain, à la fois orphelin et parricide d’un passé familial, et les secousses inconscientes et linguistiques de cette perte.


Revue Romane ◽  
2013 ◽  
Vol 48 (1) ◽  
pp. 119-130
Author(s):  
R.-L. Etienne Barnett

Sociologists and historians of genealogical filiations invoke modernity as the dissolution of traditional communities that formerly, albeit oft tacitly, bound descendants to ancestors. So as to invent oneself spontaneously and without restraint, the modern figure breaks with the strictures of the past, forging a path toward liberation. This newly-minted “emancipation” gives way to a sense of discomfortable culpability among contemporary “scribes.” In quest of remedy, they fashion a space, at once disturbing yet inviting to the ghosts and spectres of primogenitors, a space that both supports and distorts the words of heir(s). In such an optic, Sylvie Germain (1954) and Jean Rouaud (1952), Gérard Macé (1946), Pierre Michon (1945) and Pierre Bergounioux (1949) are powerfully haunted writers. As beneficiaries/successors, their gestures recall past lives and their words replicate their parents’ inflections and manner of verbal discourse. They are, as such, dispossessed of a familial past that represents little but ruin and grief, yet possessed by those absent beings who intrude obsessively on their consciousness and speech. They are heirs torn apart by a melancholy that extends to the grave of their “predecessors.” Contemporary literature vies with this spectral theme to analyze the ambivalence occasioned by such haunting refrains: artistic victims, orphans and parricidal vestiges of a family past, significantly impacted by the unconscious and linguistic upheavals that accompany such compelling loss.


2017 ◽  
Vol 14 (2) ◽  
pp. 116-135 ◽  
Author(s):  
Mathilde Savard-Corbeil

Cet article mettra en question la possibilité d’une relation entre engagement éthique et esthétique dans la littérature contemporaine. Pour ce faire, nous proposons d’étudier la présence de l’œuvre d’art fictive dans Les Onze de Pierre Michon. L’œuvre qui est créée au sein du récit, et qui n’a aucun référent réel, s’avère être un outil politique puissant : on décidera après-coup la signification accordée au portrait des onze représentants du Comité du Salut Public. C’est une œuvre créée dans l’attente, qui servira un discours politique précis dépendamment des évènements : soit on célèbrera les pères de la Révolution française, soit on se souviendra d’eux comme des tyrans de la terreur. L’ambiguïté herméneutique est au cœur même du travail du peintre fictif François-Elie Correntin et du récit de médiation qu’en fera Jules Michelet. Tout l’enjeu du tableau consiste à représenter deux sens possibles, et d’ainsi aider l’Histoire officielle en lui donnant une imagerie commune qui puisse renforcer son discours institutionnel.


2007 ◽  
Vol 11 (1) ◽  
pp. 65-88 ◽  
Author(s):  
Gillian Lane-Mercier

Résumé Le travail sur la lettre : politique de décentrement ou tactique de réappropriation? — La visée de cet article est double. D'une part, il s'agit de répondre à quelques-unes des attaques récentes dirigées par Douglas Robinson contre les pratiques traductionnelles littérales, que Robinson qualifie de « protofascistes ». D'autre part, il s'agit d'interroger, dans le cadre d'un projet de retraduction littérale de The Hamlet de William Faulkner mené à l'université McGill entre 1990 et 1996, la valeur épistémologique, éthique et méthodologique de l'approche littérale prônée par Antoine Berman, en vue à la fois d'une remise en question et d'une reconceptualisation de cette dernière, dont l'élitisme et l'idéalisme ont déjà été soulignés. Pour ce faire, nous proposons une analyse des présupposés politico-idéologiques véhiculés, d'un côté, par le recours au vernaculaire rural du Québec pour traduire le parler non-standard des personnages faulkneriens, et de l'autre, par les stratégies de survernacularisation et de dévernacularisation successivement mobilisées à ces fins. Si, à première vue, ces stratégies correspondent, respectivement, à une politique de décentrement (littéralisme, non-annexion de l'Autre socio-culturel) et à une tactique de réappropriation (hypertextualité, domestication de l'Autre socio-culturel), l'analyse démontre jusqu'à quel point une telle distinction est peu opératoire sur les plans épistémologique, éthique et heuristique. En effet, le choix de recourir au vernaculaire rural québécois pour respecter l'étrangeté du texte source engage simultanément, selon un rapport d'implication mutuelle, le littéralisme et la domestication, dont la finalité commune consiste à refuser l'ethnocentrisme radical en déstabilisant les attentes du lecteur.


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