Une jouissance anachronique

2015 ◽  
Vol 51 (2) ◽  
pp. 215-232
Author(s):  
Marie-Andrée Morache

Le livre de Laurent Binet, retraçant les événements entourant l’assassinat de Reinhard Heydrich, se distingue d’autres oeuvres contemporaines traitant des crimes de masse par la posture coupable de son énonciation. En effet, la reconstitution du fait historique chez Binet est marquée à la fois par la jubilation et le scrupule, la jouissance du narrateur (liée, entre autres, à son identification à la figure du résistant) étant inévitablement accompagnée de la possibilité d’une faute, d’un péché d’écriture. Cette écriture qui se doit de continuer mais qui se sait en train de trahir éloigne Binet des auteurs de sa génération et le rapproche des écrivains survivants des camps, et surtout, de leurs héritiers. De plus, le scrupule du narrateur semble se nourrir du fantasme d’agir sur le réel, et même sur un réel passé : le gain de la culpabilité comporte non seulement une croyance en l’agentivité de la littérature mais en sa transcendance. Si le narrateur peut se charger du poids d’une faute envers les morts, c’est parce que, dans cet espace qu’il aménage au fantasme au sein de la reconstitution historique, on suppose à l’écrit le pouvoir d’atteindre les morts : le narrateur se doit d’être prudent dans sa mise en récit, car aux victimes de la guerre et de la Shoah, il peut encore arriver quelque chose. Cette analyse d’HHhH démontre que le parti pris de la jouissance du texte ne s’oppose pas nécessairement à la visée éthique de la représentation du fait historique : au contraire, ce texte n’est jamais aussi éthique que lorsqu’il fantasme.

Tangence ◽  
2015 ◽  
pp. 31-54
Author(s):  
Marion Kühn
Keyword(s):  

Par la mise en scène de la fiabilité problématique de tentatives d’appropriation du passé, le roman de mémoire interroge souvent la subjectivité et la sélectivité de la mémoire. Présentant trois variations de la narration indécidable, l’article vise à démontrer l’apport supplémentaire de cette forme de narration problématique à la réflexion sur la mémoire par la fiction, notamment sur la formation collective de la mémoire individuelle. Pour ce faire, l’article analyse trois romans de mémoire québécois, allemand et français publiés après 2000, et qui exploitent de différentes manières le contraste entre voix narratives individualisées et voix narratives dont l’attribution pose problème. Ce faisant, Hunter s’est laissé couler de Judy Quinn, Spione de Marcel Beyer et Des hommes de Laurent Mauvignier suscitent des questions sur la mise en récit d’une mémoire passée sous silence. Si Hunter s’est laissé couler interroge surtout les enjeux de la mise en fiction d’une vie quasi inconnue, Spione se penche sur le vide mémoriel et identitaire que provoque un passé tu chez ceux qui viennent après. Quant au roman Des hommes, il repose sur la mise en récit paradoxale d’un passé indicible qui occasionne le silence auquel se heurtent les personnages des romans de Quinn et de Beyer.


2010 ◽  
Vol 35 (2) ◽  
pp. 43-55
Author(s):  
Karine Cellard
Keyword(s):  

Résumé Au tournant des années 1980, alors que l’histoire littéraire n’est plus guère à la mode, paraissent plusieurs anthologies de la littérature québécoise qui deviendront vite des références en la matière. Conçus par des professeurs de l’Université de Montréal, ces « classiques » de l’anthologie comportent peu de discours critique mais proposent néanmoins une définition, une vision du corpus québécois qu’ils contribuent à édifier. Cet article se propose d’étudier les choix éditoriaux, le découpage et la mise en récit privilégiés par deux de ces incontournables, soit l’Anthologie de la littérature québécoise dirigée par Gilles Marcotte (1978-1980) et l’anthologie La poésie québécoise préparée conjointement par Laurent Mailhot et Pierre Nepveu (1981). En tenant compte à la fois de la singularité de la sélection proposée par chacune et de leur inscription dans une tradition critique établie, cette analyse tâche de préciser le type de travail sur le corpus québécois qui a été accompli par ces deux synthèses.


2016 ◽  
Vol 34 (3) ◽  
pp. 81-104
Author(s):  
Martin Hébert ◽  
Florence Roy-Allard

Les catastrophes naturelles qui ont frappé le Guatemala au cours des dernières décennies ont déclenché l’intervention de nombreuses organisations humanitaires non gouvernementales. Ces ONG véhiculent des savoirs et des discours qui marquent la préparation, l’action d’urgence et la reconstruction liées aux désastres. Ces discours portent sur les causes et la nature de l’urgence, de même qu’elles véhiculent des présupposés sur ce qui doit être reconstruit. Dans le présent texte, ces discours articulés sur le passé, le présent et le futur sont mis en rapport avec la mise en récit locale de la catastrophe. L’expérience de deux communautés guatémaltèques du département de Sacatépequez ayant vécu l’ouragan Agatha en 2010 est examinée. Nous nous intéressons particulièrement à la manière dont le discours des ONG et le parler ordinaire se comparent du point de vue de leur rapport au temps. Le contraste constaté entre la mobilisation de la longue durée dans le parler ordinaire et la temporalité beaucoup plus comprimée du discours des ONG qui ont oeuvré dans les communautés affectées nous laisse entrevoir une diversité de temps sociaux s’articulant avant, pendant et après la catastrophe. Ainsi, les données recueillies contribuent à complexifier notre compréhension de la temporalité des catastrophes naturelles en mettant en lumière la concomitance des temps sociaux à chaque moment de la crise et les rapports politiques qui sont produits dans les tensions entre eux.


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