Le roman en perspective curieuse
« Trou de mémoire sera, lui aussi, une anamorphose, une série d’effets de perspective et de trompe-l’oeil. » Ce jugement sur le roman, émis par René Dionne en 1968, est suivi de près par un autre : « Trou de mémoire ne réussit qu’à dissimuler bien imparfaitement, malgré le fin drapé de sa prose et de sa composition en trompe-l’oeil, l’individu Hubert Aquin **. » Ces deux constats — que l’anamorphose gouverne la forme du roman et que la figure de l’auteur y est cachée — n’ont cessé de dominer la critique de Trou de mémoire depuis sa publication. Si l’anamorphose semble tournée résolument vers l’activité lectorale, posant un dilemme qui exige une multiplicité de perspectives, voire une schizophrénie perceptuelle, elle révèle en même temps la présence d’une intention auctoriale à l’origine du sens. L’anamorphose pose une énigme herméneutique située aux antipodes de la logique de « l’oeuvre ouverte » : qui ne déchiffre pas la « figure cachée » a raté sa lecture ; qui la déchiffre a perdu sa liberté interprétative ; l’auteur lui impose le sens final qu’il est seul à déterminer. L’anamorphose figure l’inscription à même l’oeuvre de la présence de l’auteur et de son intention. Que l’anamorphose comme clé de lecture de Trou de mémoire n’ait pas abouti à ouvrir tous les mystères de l’oeuvre ne fait que renforcer sa signification fondamentale, celle de révéler derrière les perspectives multiples du texte la présence singulière de son auteur.